top of page

L'album de rose



J’ai entreposé dans une grande boîte de carton brun, trainant au fond de mon placard, une dizaine d’albums photos. La plupart de ces clichés en noir et blanc ou en sépia. Une mince pellicule plastique les recouvre, les préservant ainsi des aléas de la vie et de la poussière de l’oubli.


La première photo que je vois lorsque j’ouvre l’album à la couverture rose, c’est mon père. Il a alors vingt-cinq ans. Il se tient droit et fière devant le grand sapin qui cache le lac. Il a toujours été un bon comédien. L’arbre est immense, haut comme plusieurs pommes. Si je m’y attarde trop, c’est la Mort que je vois. Elle rôde au-dessus de lui, une main sur son épaule qui lui dit : « viens ici mon fils ». Cette photo est en couleur, la seule de l’album. Cette photo est en couleurs et moi, je suis photographié en une infinité de nuances. Si l’on observe bien, dans le coin droit supérieur de la photo, au bout du quai, on peut m’apercevoir, haut comme trois pommes, avec une toute petite canne à pêche à la main. Je suis minuscule, presque invisible, imperceptible. L’observateur dira qu’il est beau, ce jeune homme droit et fière et ne verra pas tout ce qui se cache derrière ce visage de comédien, qui joue, à ce moment très précis, la plus importante pièce de sa vie. L’observateur ne verra pas tout ce qui se cache derrière le visage heureux de l’enfant au bout du quai qui a pêché son premier poisson. Tout ce qui se cache derrière ce grand lac qui accueillera plus tard, sous une pluie de cendres, toute la mélancolie de mon père.


Je referme cet album à la couverture rose et en ouvre un autre. Celui-là est de la couleur du bonheur. Pour moi, le bonheur est jaune. Ma couleur préférée. Je le feuillette à la recherche d’une parcelle de souvenir. Mes yeux s’attardent finalement sur une toute petite photo à demi caché sous un portrait de mon grand-père avec ses grosses bernacles. Je soulève doucement cette fine pellicule plastique et la prend dans mes mains. Je viens de découvrir le plus beau trésor du monde. Celui qui se trouvait pourtant tout près de la surface. Il suffisait seulement de balayer le peu de poussière

qu’il y avait pour la découvrir.


Ce qu’on voit sur cette photo, c’est un trio d’enfant très heureux qui se cachent de ce monde bien trop adulte. Moi, ma sœur et ma cousine, à peine plus jeune que moi et à peine plus vielle que ma sœur. Nous sommes assis, les jambes croisées avec, devant nous, une marre de cartes. Pige dans le lac. Un fort de coussins s’est formé tout autour de nous et au-dessus de nos têtes. Ils sont verts, fleuris de jaune. Ma couleur préférée.


Ce sont des images précieuses. Je tourne encore quelques pages. Puis arrête mon élan sur l’avant dernière photo de cet album à la couverture jaune.


Nous sommes le 25 décembre. La famille est réunie. Enfin. Nous sommes heureux, enivrés par le charme des décorations de Noël. Au centre de la photo, on voit mon grand-père assis dans son fauteuil berçant couleur miel. Ça tête est blanche de bandages. On vient de lui enlever les derniers petits bouts de cancer qui lui restaient. Des cratères sur sa tête, comme des souvenirs d’un temps plus agité. Il est en rémission, on nous dira. Tout au-dessus de lui, bienveillante, se trouve ma grand-mère - ses bras entourant mon grand-père comme un grande muraille protégeant un château fort. Alentours d’eux, il y a nous; moi, ma sœur, mes cousins et mes cousines, mes tantes, mes oncles et ma mère. Nous sommes tous en mouvement, les uns jouant aux cartes, les autres préparant le souper. Nous sommes flous. Seulement des passants qui observent une scène d’une infinie beauté. Celle de deux êtres inséparables, insoumis à la misère du monde, mais ridés d’avoir autant essayé.


Puis finalement, il y a une photo de moi et ma sœur, au bout du quai. Nous avons chacun un petit chapeau. Le mien est rouge et celui de ma sœur est blanc. Nous sommes assis, Cachou, notre chien, entre nos jambes. Mais cette fois-ci, il n’y a aucun coussin couleur vert fleuris de jaune pour nous protéger. L’orage gronde au loin, le vent se lève et fait frémir le grand sapin. L’homme devant, tantôt si droit et fière, se met à tanguer. Les vagues houleuses, bientôt finiront par l’emporter.

 
 
 

1 commentaire


isabel.trudeau
il y a 9 heures

Perçant, puissant et magnifique texte.

J'aime
bottom of page