top of page

Fragments



– Est-ce que tu veux t’asseoir sur la chaise Liam? Me dit une de mes tantes de façon presque inaudible.


Cette chaise, c’était en fait un fauteuil de cuir noir capitonné aux bras sculptés. Ma sœur était juste à mes côtés avec ses yeux bleus si pétillants. Elle ne pouvait pas savoir, à ce moment, qu'un jour, cet éclat s'amenuiserait, comme un diamant terni par le temps. Cette scène sera à tout jamais gravée dans nos mémoires; un film qu’on se rejouera sans cesse au fil des ans, sans jamais véritablement en comprendre le sens.


Nous étions tous réunis chez mes grands-parents : une autre rencontre improvisée. Nous en avions l’habitude. Nous étions une famille tissée serrée. Nous voulions profiter de la vie et de ce qu’elle a de plus précieux à nous offrir, comme si nous devinions tous qu’un orage se dessinait à l’horizon.


Je sais aujourd’hui que si on m’a demandé de m’asseoir à ce moment-là c’est que la chute allait être violente. Et elle l’a été.


– Vous ne reverrez plus votre papa, nous dit cette même tante.


Il y eut un silence de quelques secondes ou de plusieurs minutes. Je ne sais plus. Le temps est illusoire.


– Mes amours, papa est mort… enchaîna ma mère d’une voix qui résonne encore dans ma tête.


Puis un autre silence.


Ma sœur partit pleurer dans la chambre au fond du couloir, suivie de ma mère qui alla la réconforter. Les mots "mort "et "papa" dans la même phrase, ça fait peur. Même pour un enfant de quatre ans, pour qui les mots n’ont encore aucun sens. Et moi? Rien. Aucune larme. Silence radio. Ça me prendra des années – une éternité – pour que je trouve enfin le courage de briser ce silence.


L’après-midi se déroula comme si de rien n’était. Je me rappelle avoir construit une cabane avec ma cousine dans la pièce où se trouvait le piano. Elle était faite de coussins verts fleuris de jaune, ceux que ma grand-mère utilisait pour recouvrir les chaises de la véranda. Nous nous sommes installés, à l’abri, ce toit de coussins, tenant fragilement, nous couvrait de ce ciel orageux. Lorsque nous nous abritions entre ces murs fleuris, aucune tempête ne pouvait nous atteindre.


Après la tombée de la nuit, toute notre petite troupe se colla autour d’un feu. Les adultes sur leurs chaises et les enfants étendus au sol sur leurs couvertures. Ce soir-là, aucune histoire ne nous fut racontée. Aucune d’entre elles, aussi lumineuses soient-elles, ne pourrait apaiser notre chagrin.


S’ensuivirent plusieurs années qui sont très floues dans ma tête. Comme si, en fait, elles n’avaient jamais existé; ou était-ce seulement moi qui avais déposé un voile sombre sur cette partie de ma vie? Je sais que les orages passent et que le soleil sait toujours se frayer un chemin, même à travers les nuages les plus tenaces. Mais ce n’est pas aussi simple que d’allumer la lumière.


Puis un jour, je me suis tanné de ne pas savoir; comment arriverais-je à faire mon deuil si l’histoire de mon père, et par conséquent celle de ma famille, m’était inconnue? J’ai senti que c’était le moment.


– Maman, est-ce que je peux te poser une question?


– Oui, je t’écoute, dit-elle sans quitter la télévision des yeux.


À ce moment-là, mon cœur battait à mille à l’heure, prêt à rompre à tout moment. J’avais des vertiges, des haut-le-cœur. J’y pensais depuis une semaine. Une éternité à tourner et retourner dans ma tête tous les mots inimaginables pour enfin réussir à m’exprimer. Pour extraire du plus profond de mon être ce fragment de questions. Pourtant, je savais déjà.


Je pris finalement mon courage à deux mains.


– Comment est-ce que Papa est mort? Demandai-je.


– Oh, tu sais. Ton père avait des problèmes d’asthme. Il a eu une crise et n’a pas réussi à tenir le coup, me dit-elle sans oser me regarder.


Comme je réaliserais des années plus tard, il n’y a aucune bonne façon d’aborder ce sujet. Aucune bonne façon de dire à son fils que son père s’est suicidé sans qu’il en ressorte encore plus blessé, abandonné. Mais ce n’est pas ce qu’elle m’a dit, ce matin-là.


À l’extérieur, tombait une fine neige blanche immaculée. Un léger vent se levait, couchant sur le dos les quelques feuilles rouges tissées d’or qui s’agrippaient encore aux branches. 


– Regarde la tempête qui approche, me dit-elle.


J’aurais voulu que l’on soit honnête avec moi, que l’on me dise la vérité. Mais ce ne fut pas le cas. Ma famille jugea qu’un enfant de quinze ans n’était pas prêt à recevoir ces paroles. Que cet enfant ne pourrait pas comprendre. Mais une partie de moi savait déjà. Je ne devrais pourtant pas leur en vouloir. Ils ont simplement essayé de se protéger, d'oublier qu’il nous a tous abandonnés.


Je ne crois pas avoir pleuré sa mort avant mes vingt-cinq ans. Je n’avais alors pas réalisé toutes les subtilités de son absence. Cet immense vide laissé dans ma vie, dans notre vie. Comme une météorite anéantissant tout sur son passage, laissant à la surface de mon être un cratère géant, perceptible infiniment.


L'écriture est ma thérapie. Un besoin très profond de comprendre ce qui s’est passé. Est-ce que tout cela est bien réel? Pour être honnête, je n’en ai pas la moindre idée. La ligne peut être fine entre réalité et imagination. Cependant, je sais que je ne suis pas le seul à l’avoir vécu. Et petit à petit, tous ces personnages refont surface dans ma mémoire. Ils se profilent à l’horizon au fur et à mesure que j’arpente les courbes sinueuses de mon esprit. Ce sont des fragments de mon passé. Des artéfacts précieux qui, à tout moment, par un geste quelconque, incalculé, peuvent s’effriter.

 
 
 

Posts récents

Voir tout

Commentaires


bottom of page