• Anne-Virginie Bérubé

Le sorcier de la terrasse



Terrasse Dufferin

Un des premiers instants de printemps doux

Rires d’enfants qui courent entre les rayons de soleil chauds

Vélos qui se faufilent dans la foule lente

Pique-niques à l’ombre des statues

L’espoir est bien vivant

Il flotte entre les deux mètres de distance

Passe d’un chapeau à l’autre

Mais pas par le mien

Aujourd’hui

Je suis à sec


Debout devant le fleuve

Un homme

T-shirt de Metallica

Sandales grises

Sourcils froncés dans toute sa concentration

Agite une vieille branche

Comme une baguette magique

Pour attirer les beaux jours

Ça va bien aller

Ça va bien aller

Ça va bien aller

Chantonné à répétition

Assez fort pour qu’on l’entende jusque dans le Vieux Port

Il s’improvise chef d’orchestre

Espère peut-être convaincre les sceptiques

Passer à la télé

Dans le journal

Dans ta story Instagram

Ou juste sortir de ses quatre murs une petite heure

Discuter avec quelqu’un d’autre que lui-même dans le reflet de son café


Comme de fait

Il change de banc

Sans arrêter sa mélodie répétitive

Ça va bien aller

Il choisit le mien

Ça va bien aller

Plus de soleil ici

Mais pas plus d’espoir

Est-ce qu’il le sait ?

Ça va bien aller

Il n’est plus seul face au fleuve

Face aux regards des autres qui ne comprennent pas

“C’est qui ce sorcier de propagande”

Il y a moi maintenant

À moins de deux mètres

Petit fantôme discret

Sagement oublié là


Ça va bien aller

Presque chuchoté

Cette fois

C’est à moi qu’il s’adresse

Je le regarde dans les yeux pour la première fois

C’est pas quelque chose que je fais souvent

C’est-à-dire jamais

Mais pour lui, je lève les yeux de mes mains froissées

Peut-être parce qu’il a mis la trame sur pause

La dernière mesure était juste pour moi

Ses dernières étincelles chancelant vers mes oreilles

Yeux vifs

Sourire simple

Il ne chante plus, mais il a encore des choses à dire

Dans le silence

J’entends sa voix résonner

Eille

Même si là, tout a l’air trop gros et trop petit en même temps

Même si là, t’as l’anxiété dans le piton quand tu mets le pied dehors

Même si là, tu trouves pas la poésie nulle part

Ça va finir par être correct

Tu vas voir

Je me sens un peu plus grande

Et un peu plus légère

Sa chanson

Un ballon à l’hélium

Au-dessus de ma tête d’angoissée

Ça me fait sourire


Ça va bien aller

Il reprend sa chanson éternelle d’un coup

Sans avertissement

Il se lève et poursuit son chemin

Me laissant là, sur le banc

Un peu sous le choc

Un choc paisible, agréable, doux

Comme la première gorgée de champagne


Ça va bien aller

Je retourne chez moi

Avec un goût de pétillant

Dans la bouche

Dans les yeux

Et un peu plus d’espoir

Dans les poches


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